Corps et identité

Dans la peau d’un Noir

John Howard Griffin Versus "Agathe Cléry" : de la fiction à la réalité du Blackface

Le Blackface regroupe de manière générale, toute tentative de passer pour un Noir, par une personne non perçue socialement comme tel. Que cette tentative occasionne ou non une intervention médicale ou théâtrale sur l’aspect corporel, elle comprend des éléments individuels, sociaux, culturels, historiques ou psychologiques variés. Historiquement, de manière fictionnelle ou réelle, des personnes considérées comme Blanches ont tenté de « se mettre dans la peau d’un Noir ». Il existerait une sorte de désir du Noir, un désir de Blackface. Contrairement aux personnes qui vivent au quotidien « la condition Noire », le Blackface théâtrale ne dure qu’un certain temps (Lire Pap N’Diaye. 2008. La condition Noire. Calmann Lévy. 435 pages.). En quoi consiste t-il ? Qui peut le réaliser et que peut-on relever de son ancrage culturel dans la société ?

Affiche publicitaire du film "Agathe Cléry" d'Etienne Chatiliez Aux Etats-Unis, dans le monde scientifique, Thomas Dartmouth Rice dit « Daddy Rice » d’origine anglaise, est considéré comme le père du Minstrel show états-uniens. Le Minstrel show, entendu comme un spectacle de music-hall où des acteurs Blancs sont maquillés de sorte à se présenter comme un Noir, et/ou à le représenter. En 1830, à travers un entracte humoristique, mais absolument pas raciste, il met en scène le mythe de Jim Crow. Nous sommes alors à Louisville, dans le Kentucky. Le mythe très connu des Africains Américains de la période, raconte l’histoire d’un esclave noir échappé et escroc appelé Jim Crow. [1] Le visage maquillé avec du liège brûlé, T.D. Rice performera le spectacle qui va donner naissance à l’industrie du Minstrel show du XIXème et XXème siècle. A cette époque, les États-Unis d’Amérique sont dans une affirmation de leur position dans le monde, et la classe moyenne Blanche réprimée est friande de ce type de spectacle. Il leur permet de se libérer du contrôle comportemental, moral et sexuel qu’ils vivent pour conformer à l’image de classe sociale qu’ils veulent refléter. Les Minstrel show du départ sont donc de véritables exutoires pour cette classe sociale qui y trouve un moyen d’expression de sa supériorité de classe, un outil de distinction raciale. Avec la caricature racialisée des Noirs du Sud des Etats-Unis et des affranchis du Nord, le Minstrel show s’imprègne de racisme lorsqu’il présente les Noirs comme superstitieux, doués par la danse et la musique. Un exemple typique est le rôle joué par un acteur en Blackface dans « Naissance d’une Nation ». Sorti en 1915, ce film de David Wark Griffith montre un passage où le personnage en Blackface qui « poursuit » une fille Blanche est caricaturé comme stupide et malicieux. Il tente en fait de rattraper cette dernière très effrayée qui s’enfuit à mesure qu’il lui coure après. Elle fini par trouver la mort dans sa fuite incessante devant le personnage en Blackface perplexe et « incrédule ». Ce film muet n’est pas un cas unique. « Le danseur de Jazz » de Al Johnson réalisé en 1927 avec la Warner, est le premier film de Blackface parlant. Le rôle du « Nègre » joué par l’acteur Jackie Robinowitz est symptomatique des productions de l’industrie du Minstrel show de cette période. Il est intéressant à ce stade, d’attirer l’attention sur le public des spectacles qui n’est plus limité à la classe moyenne blanche. Les Noirs assistent non seulement eux aussi à des spectacles de Minstrel, mais ils en réaliseront également.

Joué au départ par des acteurs Blancs, après la guerre de sécession, le Minstrel show est réalisé par des Noirs , jusqu’au moment des luttes pour les droits civiques Noirs des années soixante. [2] Les combats antiracistes considèrent les mises en scènes des Minstrel Show comme racistes et conduisent à sa disparition des grandes villes jusqu’en 2000. Année où Spike Lee, un réalisateur perçu comme Noir aux Etats-Unis, remet en scène des acteurs Noirs qui performent le Blackface dans son film « The Very Black Show. Bamboozled ». Spike Lee considéré comme Noir, avec cette production filmique, permet d’interpeller sur la racialisation des réalisateurs ou producteurs de film comportant du Blackface par le public. Le 03 Décembre 2008, Etienne Chatiliez a tenté d’aborder humoristiquement, la question épineuse du racisme en France. Le Blackface du personnage principal joué par Valérie Lemercier, dans sa comédie musicale « Agathe Cléry », aura surpris plus d’un et révolté d’autres. Les critiques les plus virulentes du film se résument de manière générale, à sa remise à l’ordre du jour, du scepticisme courant sur le racisme institutionnel français, de « manière raciste ». Pourtant, il faut éviter de confondre le blâme du scénario, de la mise en scène ou de la structuration même du film, au blâme du réalisateur lui-même à cause de ce qu’il représente socialement.

Perçu comme jouissant de privilèges de la Blanchitude sociétale, Etienne Chatiliez est désapprouvé par ceux qui estiment qu’ils sont mal représentés par les rôles joués par les acteurs Noirs du film. La représentation racialisée des personnages Noirs déplorable est notable, mais la confusion devient limitative lorsque les critiques s’arrêtent uniquement à la Blanchitude du réalisateur. Les Noirs seraient-ils mieux représentés par un réalisateur Noir, ou auraient-ils uniquement le sentiment d’être mieux représentés par celui-ci ? Spike Lee sur ce point, est un réalisateur perçu comme Noir. Ce qui donne le sentiment à beaucoup de Noir, d’être mieux compris par lui et donc mieux représentés par ce dernier. Néanmoins, sa racialisation « intégrée » ne devrait pas être une raison suffisante pour gratifier le Blackface dans « Bamboozled » d’une caractéristique antiraciste inéluctable. Un film ne devrait pas être jugé à partir de la perception racialisée du réalisateur établie par les uns dans une société et intégrée ensuite par les autres. La critique constructive plus efficace est d’une meilleure utilité pour dépasser les clivages en pointant le mal là où il se trouve précisément. Le présent article n’a pas pour but d’accuser Spike Lee de racisme, parce qu’il aurait réalisé un film comportant du Blackface. Loin de là. Il a pour soucis d’interpeller sur ces portes closes derrière lesquelles certaines critiques non justifiées participent à entretenir un racisme qui se nourrit de son ancrage psychologique sur les perceptions raciales, d’un côté comme de l’autre.

En voulant faire un film consensuel sur la question du racisme institutionnel en France, avec « Agathe Cléry », Etienne Chatiliez a échoué à mettre autour de la même table pour en discuter les Blancs et les Noirs. Il s’est attiré non seulement la foudre de personnes perçues comme Blanches, mais aussi celles de personnes considérées comme Noires. Sans pour autant que ces deux "parties" n’en discutent sereinement ensemble. Les français antiracistes, Blancs tout comme Noirs, ne se sont pas ralliés au regard général du film porté sur les Noirs. Le problème avec « Agathe Cléry », c’est que aborder la question du racisme est toujours chose délicate. Et trouver la balance et satisfaire tout le monde n’est pas chose aisée. Même si le Blackface n’est pas spécifique à la culture française, les réactions du public face au film sont un baromètre de l’évolution des mentalités autour du racisme institutionnel que vivent les personnes perçues comme Noires en France. Elles devraient aussi être une mesure de la prise de conscience d’une racialisation infériorisante des personnes Blanches aussi. Nous avons par exemple, les parties assez caricaturales du « rythme dans la peau des Noirs » du film : le Moonwalk, ou la séquence de la boîte de nuit, sont très infériorisantes pour les personnes « classifiées » comme Blanches par la structuration du film. La profusion de sentiments et de sensations lorsque Agathe Cléry « devient Noire », soutient l’idée selon laquelle la Noire, c’est la joie, la tristesse aussi, la sensualité, l’intuition... De sa Blanchitude froide et sans humour, Agathe Cléry devient une Noire sensible qui découvre miraculeusement l’amour. Après un portrait si sensoriel du Noir, il ne reste plus rien dans la besace pour le Blanc. Délesté, ce dernier est réduit à une sorte de mécanique utile seulement à réaliser des gains économiques dans la société. Mais, le sentiment n’est pas plus Noir que Blanc. En niant cette réalité, le film refuse quelque part l’humanité de l’homme Blanc. Sur la base de sa couleur de peau, il lui confisque sa caractéristique d’homme ou de femme. Tout comme il a réduit les caractéristiques des personnages Noirs à leur couleur de peau. La caricature de l’homme Noir dans « Agathe Cléry » concerne de ce fait, aussi bien les personnes perçues comme Blanches que celles perçues comme Noires.

Une certaine idée de la Blanchitude fait de l’homme Blanc un objet inerte, et non un être. Un accessoire pour la production économique lorsque Agathe Cléry est une « travailleuse acharnée ». Mais nous sommes tous pris dans le système de production économique, et un tel regard est tout aussi raciste que de dire que le Noir est sensoriel, béni des Dieux par un don à être tout le temps joyeux ou maudit pour souffrir tous les maux. « Elle est Blanche, elle est raciste. Elle va devenir Noire. » : être Noir n’est pas une malédiction divine. Et « devenir Noir » n’est pas une chance de devenir meilleur, mais une chance de lutter contre le racisme avec des outils et certitudes non stéréotypées, une opinion construite sur du vécu. Telle l’expérience menée par John Howard Griffin en 1959, à la Nouvelle Orléans, il est efficace de se mettre de manière véritable « dans la peau d’un Noir ». Les procédés médicamenteux qu’il suit avec l’aide d’un médecin pendant cinq jours, lui permettent de rentrer véritablement « Dans la peau d’un Noir ». [3]

Hanté par ses incertitudes sur la paranoïa des Noirs et sur la ségrégation raciale états-unienne de l’époque, John Howard Griffin décide de s’impliquer personnellement afin d’éviter le faux jugement. Dans sa démarche, il utilise dans les mêmes conditions de perception visuelle que les Noirs des Etats-Unis, les lieux réservés aux Noirs, toilettes, restaurants et surtout les moyens de locomotions. Il va éprouver de cette manière imparable, le racisme que sa classe sociale et sa perception « raciale » initiales lui épargnaient de voir. Se « mettre dans la peau d’un Noir », ce n’est pas uniquement vivre les bons moments, mais aussi les discriminations de manières véritables. Passer du vécu virtuel par procuration à une expérience singulière sur le terrain-même. [4] La fiction peut dépasser la réalité. Mais la réalité aussi peut dépasser la fiction. Quoi de plus réaliste que de juger par soit-même ? Ceux qui mèneront ce type d’entreprise, en tireront un enseignement bénéfique pour eux-même et pour toute la société française. Parce que la lutte contre le racisme profite à tous. Elle consiste à refuser pareillement, les actions qui amputent l’identité de manière arbitraire et réductrice, indépendamment du fait qu’elle soit noire ou blanche.

Justine Bazie Yilargnin
Article ensitoilé le 16 février 2009

[1] 1. C’est plus tard, que le terme « Jim Crow » va servir à désigner la ségrégation raciale des années 1876- 1964.

[2] 2. La guerre de sécession a lieu de 1861 à 1865. Elle a opposé les Etats confédérés du Sud des Etats-Unis avec Jefferson Davis à sa tête, au Nord abolitionniste avec Abraham Lincoln comme figure de la lutte pour l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis

[3] 3. Griffin, John Howard. 2007. Dans la peau d’un Noir. Paris : Folio/Gallimard. 248 pages. Griffin entretiendra son physique de Noir pendant un mois, du 07 Novembre 1959 au 14 Décembre 1959.

[4] 4. La chaîne Canal + a réalisé le 30 Janvier 2007 sur l’exemple d’une émission américaine « Dans la peau d’un Noir », où deux familles, une Blanche et l’autre Noire se mettent dans le peau de l’autre afin que la famille Blanche prenne conscience du racisme que vie au quotidien la famille noire.